« Black is Beautiful » : Faith Ringgold entre au musée Picasso



Jusqu’au 2 juillet 2023, le Musée Picasso accueille la première rétrospective en France consacrée à l’artiste africaine-américaine Faith Ringgold, âgée de 92 ans.

À quelques pas de la porte d’entrée de l’exposition « Black is Beautiful », de Faith Ringgold (92 ans), au Musée Picasso (Paris), une scène de guerre civile, où des hommes et des femmes, noirs et blancs, s’entretuent. Titre de la toile : Die. Sur un fond cubique aux variations de gris, des pistolets rencontrent des couteaux, et des enfants pataugent dans du sang. En bas du tableau, une fillette noire et un petit garçon blanc s’enlacent, terrifiés. Face à la toile, datée de 1967, les spectateurs s’asseyent et observent, exactement comment Ringgold l’avait prévu en la peignant : « Je ne voulais pas que les gens puissent regarder puis détourner le regard, parce que beaucoup font ça avec l’art. Je veux qu’ils voient et regardent. Agripper leurs yeux et les maintenir ouverts, parce que c’est ça, l’Amérique ».

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Ringgold et Picasso

Au premier coup d’œil, le tableau paraît familier. Il évoque Guernica (1937), l’œuvre célèbre de Pablo Picasso sur la guerre d’Espagne. Et pour cause, Ringgold l’a étudié alors qu’il était exposé au MoMa, à New York, de 1943 à 1981, et Die en est explicitement inspiré.

Quand Cécile Debray, présidente du Musée Picasso et commissaire de l’exposition, raconte Faith Ringgold, on en revient souvent à l’artiste espagnol, mort en France en 1973. Picasso est d’ailleurs un personnage très présent dans l’œuvre de Ringgold. « Nombre d’artistes africains-américains font, eux aussi, référence à lui », souligne Debray. C’est l’une des raisons de l’installation de cette exposition – qui est la première rétrospective en France de l’artiste américaine – en ce lieu particulier.

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Dès le début du XXe siècle, les œuvres de Picasso sont exposées aux côtés de masques africains, surtout aux États-Unis. « Très vite, les intellectuels et les artistes de Harlem y voient une forme de complicité avec lui », analyse la présidente du musée national. Faith Ringgold est issue de l’histoire culturelle de Harlem, capitale symbolique de l’éveil des communautés noires, qui a vu fleurir des créateurs, des penseurs, des musiciens, des écrivains, et dont elle fait partie. Au gré de son travail, elle noue un dialogue, à la fois empathique et critique, avec l’auteur des Demoiselles d’Avignon.

« Tout était soit noir, soit blanc »

L’exposition suit un ordre chronologique, et Die fait partie de la première époque de Ringgold, qui débute au début des années 1960, avec une date clé : 1964, année du Civil Rights Act, qui met légalement fin à la ségrégation et aux discriminations. « Cette Amérique post-ségrégation voit les Noirs commencer à entrer dans les quartiers blancs et à l’université. Le climat est extrêmement tendu. L’été 1967 est réputé avoir été particulièrement violent », indique la commissaire.

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Cette période correspond au plus fort de la répression des soulèvements populaires. Le panneau, de plus de 1,80m par 3,60 m, s’inscrit dans une série baptisée American People, qui dépeint le racisme ordinaire. Il illustre la crainte d’un avenir sanglant, que l’artiste voit alors comme une « prophétie » et à qui l’actualité continue de donner régulièrement raison.

Amérique déchirée

Cette première partie de l’exposition groupe des œuvres qui dressent le portrait d’une Amérique déchirée. En témoignent Black Light Series et, notamment, la toile « The American Spectrum », qui présente un dégradé de visages, sorte de palette chromatique des couleurs de peau des Américains. Ringgold déclare alors : « La question était simplement de savoir comment être Noir en Amérique, il n’y avait aucun moyen d’échapper à ce qu’il se passait à l’époque [dans les années 1960]. Il fallait prendre position d’une manière ou d’une autre, car il était impossible d’ignorer la situation : tout était soit noir, soit blanc, et de manière tranchée. »

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À mesure que l’exposition se déploie, les salles dévoilent des ambiances en perpétuel mouvement, au rythme des phases artistiques de Ringgold. Il n’y a ni période bleue ni période rose, mais tout un voyage au gré des techniques de la peintre. Les huiles sur toile laissent place à des acryliques, à des patchworks colorés, à des impressions et collages, à des sculptures, et, même, à des performances. Aux méthodes se mêle un militantisme qui ne cesse de voguer entre trois sujets : être une femme, être une artiste, et être noire. « Ringgold est un cumul de marginalités », explique la commissaire. Ces sujets sont comme des refrains qui reviennent sans cesse.

« J’ai découvert mes racines dans l’art africain »

Au détour d’une salle, le style change radicalement. Les murs sont recouverts de textiles peints aux couleurs pop. On est dans les années 1970, qui marquent un tournant esthétique pour Ringgold. Elle remet en cause la façon dont elle peint et essaie de créer un « art typiquement africain-américain », souligne Cécile Debray. Elle regarde alors vers l’Afrique, et témoigne, à l’époque : « J’ai découvert mes racines dans l’art africain, et j’ai commencé à peindre et à créer un art correspondant à mon identité de femme noire ».

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« Ringgold s’inspire d’une tradition populaire féminine, reprend la commissaire d’exposition. L’art du quilt et du patchwork, qu’elle détourne au profit de ses combats. C’est pour elle l’occasion de collaborer avec sa mère, la styliste Willi Posey Jones, qui a un côté bohème et qui, étant elle-même une artiste, a donné une éducation très libre à ses enfants. Posey Jones participe à la couture des quilts avec sa fille. »

Tradition du gospel

Sur ces patchworks, on décèle aussi un peu l’influence de son père, un conducteur de bus, également pasteur. Ringgold est marquée par la tradition du gospel et des prêches, qu’elle matérialise sous la forme de récits inscrits sur ses pièces. « Chez elle, les narrations prennent un tour grinçant : elle parle de junkies, de femmes victimes d’abus… », note la commissaire, qui se réfère à la série The French Collection.

Pour cette dernière, Ringgold se tourne vers la France, dialogue avec la scène artistique parisienne du début du XXe siècle, et, là encore, avec Picasso. « Dans The French Collection, elle raconte l’histoire d’une jeune artiste africaine-américaine qui arrive à Paris dans les années 1920. Elle l’imagine en train de poser dans l’atelier de Picasso. C’est là qu’émerge le message “Black is Beautiful”, et là, aussi, dans cet atelier, qu’elle dialogue avec des masques africains et avec Les Demoiselles d’Avignon, qui l’enjoignent d’embrasser sa vocation d’artiste pour devenir libre. »

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